Dégâts de gibier en forêt : un enjeu croissant pour le renouvellement forestier

Depuis plusieurs décennies, les populations de grands ongulés sauvages, en particulier les cervidés (cerf élaphe, chevreuil), sont en forte progression en France. Selon les données disponibles, les effectifs de cerfs ont été multipliés par environ 4 entre 1985 et 2010, passant d’environ 37 500 à 160 000 individus, tandis que leur aire de répartition a été multipliée par plus de 2 sur la même période. Plus largement, les populations d’ongulés sauvages sont en augmentation continue depuis plusieurs décennies à l’échelle nationale.

Chevreuil-Cerf-Elaphe-cervides-foretAujourd’hui, le cerf élaphe est présent sur près de 16 millions d’hectares dans 83 départements, couvrant environ la moitié du territoire forestier français.

Cette évolution s’explique par plusieurs facteurs : progression des surfaces boisées et en friche, évolution des pratiques agricoles, politiques cynégétiques favorables au grand gibier, ainsi que les effets du changement climatique, qui tendent à améliorer les conditions de survie et de reproduction de ces espèces.

En parallèle, les niveaux de prélèvement à la chasse atteignent aujourd’hui des niveaux historiquement élevés. Pour la saison 2024-2025, plus de 90 000 cerfs et près de 570 000 chevreuils ont été prélevés en France. En complément du plan de chasse, des mesures de régulation spécifiques peuvent être mises en œuvre localement. Les battues administratives, organisées sous l’autorité de l’Etat en cas de déséquilibre avéré. Ces interventions ciblées témoignent de situations locales où les niveaux de populations et les dégâts associés nécessitent des actions complémentaires à la gestion cynégétique classique.

Ces chiffres témoignent de la forte présence de ces espèces sur le territoire. Toutefois, ils ne permettent pas à eux seuls de conclure à une régulation effective des populations, dont la dynamique reste dépendante des contextes locaux et des équilibres entre reproduction et prélèvements.

Cette dynamique n’est pas sans conséquence pour la forêt. Les jeunes peuplements sont particulièrement sensibles aux dégâts de gibier, qu’il s’agisse d’abroutissement, d’écorçage ou de frottis. Ces impacts peuvent compromettre la croissance, la qualité des tiges, voire la survie des plants.

Les effets varient selon les espèces. Le chevreuil impacte principalement les jeunes plantations durant les premières années (jusqu’à 5 à 10 ans), tandis que le cerf élaphe peut affecter les peuplements sur des périodes plus longues, parfois jusqu’à 15 à 20 ans. Par ailleurs, les zones historiquement concentrées en grands cervidés tendent à s’étendre, accentuant ces enjeux sur de nouveaux territoires.

 

Des équilibres sylvo-cynégétiques difficiles à atteindre

La question de l’équilibre entre forêt et gibier reste un sujet structurant pour la filière. Des outils de suivi ont été développés pour objectiver les situations, comme les indicateurs de changement écologique (méthode Brossier – Pallu et méthode ICE). Toutefois, leur interprétation peut varier selon les contextes et les acteurs.

Sur le terrain, les conséquences sont concrètes. Le problème des dégâts causés par le grand gibier sur la régénération naturelles et les plantations est partout un sujet d’inquiétude et impacte les choix des forestiers, en augmentant notablement le coût et le risque des investissements voire en démotivant les propriétaires d’intervenir.

A l’échelle, opérationnelle, ces impacts se traduisent aussi par un poids économique non négligeable. Chez Néosylva, les travaux de protection des plants contre le gibier représentent 350.000 € en cumulé, soit près de 10% des investissements consacrés aux chantiers. Ce ratio illustre l’important croissante de ces dispositifs dans la réussite des projets de renouvellement forestier. Il ne prend pas en compte les dépenses liées aux regarnis.

 

Quelles solutions pour protéger les jeunes peuplements ?

Plusieurs dispositifs de protection sont aujourd’hui utilisés :

  • Protections individuelles (gaines, manchons)
  • Engrillagements / enclos
  • Répulsifs « chimiques » (application d’un produit à base de suint de mouton, faisant office de répulsif naturel)
  • Solutions innovantes en cours d’expérimentation (dalles de cheveux recyclés, etc.)

Chacune de ces solutions présente des avantages et des limites, tant en termes de coût que de durabilité ou de facilité de mise en œuvre. À titre indicatif, l’engrillagement coûte de 1.500 à plus de 3.000 €/ha et la mise en place de protection individuelle systématique 5.000 €/ha, soit un doublement des coûts de plantation. À ces investissements s’ajoutent les coûts liés aux échecs de plantation (regarnis, pertes de croissance), qui peuvent s’avérer significatifs sur le long terme.

Ces solutions de protection contre le gibier sont à combiner et adapter selon chaque chantier avec d’autres mesures telles que le maintien d’une strate herbacée concurrente qui « dilue » l’impact du gibier sans toutefois étouffer les jeunes plants, l’augmentation de la densité de plantation, l’usage du semi ou le choix d’essence.

 

Une adaptation continue des pratiques

Face à ces enjeux, les pratiques évoluent et combinent différentes approches selon les contextes locaux.

Dans ce cadre, Néosylva mobilise des solutions éprouvées lorsque nécessaire, comme l’utilisation de gaines de protection Climatic ® avec tuteurs ou l’application de répulsifs, Trico ®, tout en restant attentive aux innovations disponibles sur le marché. Des expérimentations sont ainsi menées sur plusieurs chantiers en France, notamment avec de nouveaux dispositifs de protection, dont certains à base de matériaux alternatifs ou biodégradables, les dalles Capinéa ®.

Cette démarche s’appuie également sur des retours d’expérience terrain. Récemment, les équipes de Néosylva se sont rendues dans l’Aisne pour visiter l’entreprise E2D, distributeur de fournitures forestières, qui mène des essais en conditions réelles en forêt de Saint-Gobain afin d’évaluer l’efficacité de différentes solutions.

Cette visite a permis d’observer un large panel de dispositifs de protection, tant individuels que collectifs, ainsi que des solutions à caractère biodégradable. Elle a également mis en lumière certaines méthodes d’utilisation des gaines dans des contextes de régénération naturelle, notamment en chênaie, avec des applications en futaie irrégulière favorisant à la fois la protection des plants et leur dynamique de croissance.

Ces échanges contribuent à enrichir les pratiques et à mieux adapter les choix techniques aux contraintes locales, en recherchant un équilibre entre efficacité, coût et impact environnemental.

Conclusion

Dans un contexte de pression accrue du gibier et de renouvellement forestier indispensable face au changement climatique, la recherche d’un équilibre sylvo-cynégétique est un enjeu majeur. Les forestiers réclament sur tout le territoire une plus forte pression de chasse afin de revenir à des niveaux de populations viables pour le renouvellement forestier. Le développement des mesures et outils de protection des plants forestiers doit s’accompagner d’une meilleure capacité de suivi des populations animales et de leurs impacts et d’une plus grande concertation entre parties prenantes.

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